Vous
connaissez la réplique: «Just
when I thought I was out, they pull me back in.» (« Au
moment où je pensais en être sorti, ils m’ont replongé dedans»). C’est Al Pacino,
qui se plaint de la mafia dans Le Parrain
3 (ou peut-être de la culture hollywoodienne qui l’a obligé à rajouter un
troisième volet à la série, souvent objet de dérision). Je vais vous parler ici
du monde des controverses nabokoviennes.
Il y a des personnages assez difficiles dans cette famille aussi. Là non plus il ne faut pas fâcher le
parrain.
Quoi
qu’il en soit, je venais d’émerger de plusieurs
années de polémique au sujet du manuscrit du
dernier roman de Nabokov, L’Original de
Laura. (Vous vous en souvenez: il avait demandé à ses héritiers de brûler
les cartes bristol manuscrites qui composaient l’ébauche fragmentaire du roman. Son fils Dmitri, après avoir beaucoup
angoissé à ce sujet –et avoir été poussé publiquement par moi à agir– décida de
le publier.
Au fil de
mes articles sur le sujet, j’ai changé de position au moins deux fois pour
savoir si l’on devait ou non respecter la dernière volonté de Nabokov de brûler
le manuscrit –toute l’affaire fut épuisante.
Cependant, je dois admettre que quand le livre est enfin sorti l’automne
dernier, je fus au moins vaguement satisfait d’avoir été cité dans les
remerciements de Laura, bien que je
me sois finalement opposé à sa publication. J’ai passé beaucoup de temps à convaincre Dmitri Nabokov de
prendre une décision. Je méritais d’être
reconnu.
Tout commence par un message
Mais la
vie s’est calmée depuis la sortie du livre. Puis, comme je l’ai dit, je me suis
trouvé de nouveau impliqué dans l’affaire. Plus volontairement cette fois,
parce qu’il s’agissait d’une polémique au sujet de ce que je considère comme le
chef d’œuvre de Nabokov, son roman de 1962, Feu
pâle.
Il y a à
peu près un mois, alors que j’étais à l’étranger, j’ai reçu un message vocal
d’un vieil ami, Mo Cohen, qui proposait de me montrer un nouvel objet d’art nabokovien qui devait déclencher
la prochaine grande controverse nabokovienne, susceptible de nous ramener –mieux
que la dispute sur Laura ne l’avait
fait– au fond de l’œuvre de ce qui est peut-être le meilleur romancier du
dernier siècle. En même temps, il s’agissait d’une polémique similaire à
l’affaire de Laura dans la mesure où elle
nous conduisait à essayer de deviner les intentions d’un auteur mort.
J’ai
rencontré Mo il y a des années à Soho (quand il était responsable du magasin Spring
Street Books, aujourd’hui regretté) et je savais qu’il dirigeait une respectable
maison d’édition de livres d’art du nom de Gingko Press sur la côte ouest.
Il disait
qu’il voulait m’envoyer quelque chose, un objet, une sorte d’icône. Une
maquette reliée en noir d’une édition du poème «Feu pâle», la clé de voûte des
999 vers du roman Feu pâle de
Nabokov, une édition que lui et l’artiste new-yorkaise Jean Holabird avaient
l’intention de publier en novembre. Je me suis rendu compte qu’il décrivait un
objet unique, en partie livre, en partie œuvre d’art, en partie manifeste
littéraire, qu’il parlait de quelque chose de plus qu’un beau livre de luxe. Avec
la publication de «Feu pâle» sous forme de poème autonome, Mo jetait le gant,
adressant un challenge aux lecteurs et critiques les plus ardents de Nabokov,
leur disant que depuis 50 ans, la plupart d’entre eux s’étaient trompés sur un
aspect central de ce qui est, sans doute, son chef d’œuvre.
Allez (re)lire «Feu pâle»
S’il
vous plaît, chers lecteurs, calmez-vous. Je sais, je sais, cela devrait sembler plus qu’ésotérique, tout cela ne
présente pas le même suspense qu’un manuscrit enfermé dans le coffre fort d’une
banque suisse. Mais ce n’est pas une tempête dans un verre d’eau, pour ceux qui
connaissent la polémique interminable sur le poème «Feu pâle». Et la beauté et
le plaisir incommensurables que le poème et le roman offrent au lecteur. De
sorte que, quand vous êtes en train de déterminer comment lire –au niveau le
plus fondamental– le noyau central de ce qui est peut-être le chef d’œuvre du
plus grand artiste de langue anglaise de notre époque, les enjeux sont cruciaux
et valent, je crois, ma tentative d’explication du sujet à ceux qui ne lisent
pas Nabokov. (Evidemment, je préférais que les retardataires aillent directement
lire ou relire le roman; c’est un ouvrage de pur plaisir, éminemment
accessible, parfois drôle à rire à haute voix, malgré son architecture externe
trompeuse de «roman expérimental».)
Mais
pour ceux qui sont réticents ou incapables de le faire tout de suite,
laissez-moi vous donner les bases de Feu
pâle. Publié en 1962, sept ans après le succès à scandale de Lolita, il semblait presque conçu pour décourager
les lecteurs et les critiques ayant commis l’erreur d’associer Nabokov avec la
salacité transgressive à sensation.
D’abord,
nous lisons un court et étrange avant-propos écrit par quelqu’un qui s’appelle Charles
Kinbote. Kinbote (qui se révèle fou et délirant et qui ne s’appelle pas
vraiment Kinbote) nous dit qu’il s’est évadé avec un tas de cartes bristol, le
manuscrit presque terminé d’un poème écrit par un de ses voisins, John Shade,
qu’il a laissé derrière lui après son meurtre.
Le poème
–dont le texte suit l’avant-propos– s’appelle «Feu pâle» (d’après le vers de
Shakespeare: «La lune, voleur effronté,
vole au soleil la pâle lumière dont elle brille» avec l’effet de résonance
sur le rapport entre la réalité et son reflet). Il est clair que Kinbote est lui
aussi un voleur effronté: son «Feu
pâle», il l’a volé à la veuve de Shade.
Dans les
notes qui suivent le poème, il est révélé que Kinbote a volé les cartes bristol
et s’est enfui dans un motel bon marché de l’ouest des Etats-Unis, où il est en
train de gribouiller follement ses notes délirantes pour «son» édition du poème.
Dans les notes, il fait une tentative désespérée et comiquement naïve pour prouver
que c’est lui, Kinbote, le «vrai»
sujet du poème, et qu’il est «le roi Charles» déposé et exilé d’un pays situé
au nord de l’Europe, la Zembla, et la véritable cible de la balle qui a tué son
voisin et collègue, Shade.
C’est clair? Ce qui donne au roman son
aspect post-moderne, expérimental, ce sont les 230 pages qui suivent le poème
de 999 vers, composées de notes numérotées et souvent longues et pleines de
méandres liées aux vers du poème. Ce n’est pas un roman traditionnel, pour dire
le moins. C’est comme si T. S.
Eliot avait fait un roman de fou à partir de ses notes à La Terre vaine.
Le schisme
Et
pourtant, et je veux remettre ce point en valeur, le roman offre même à une
lecture superficielle la multitude de plaisirs traditionnels du roman, qui
n’ont rien de postmodernes dans leur tendresse souvent humaine et comique. Lors
des deux dernières décennies, de plus en plus de chercheurs et de lecteurs
nabokoviens ont dit que c’était son meilleur roman, dépassant Lolita, Le Don, et Ada ou l’ardeur. Mais il reste un schisme non résolu entre eux, et
il se concentre sur le statut esthétique du poème éponyme du roman.
Dès sa
publication, il y a eu un débat parmi les lecteurs et les critiques sur le
rapport entre le poème et le roman. En fait, ce n’est pas exactement vrai,
maintenant que j’y pense. Depuis que je l’ai lu et ai commencé à lire à son
sujet, j’ai pris comme une évidence, comme tout le monde, qu’il y avait un problème avec le poème, puisque le roman
donne une telle portée à l’obsession insensée qu’un fou nourrit à l’égard de ce
poème.
Et puis,
en lisant et relisant le roman, et parfois uniquement le poème, une idée m’est
venue à l’esprit. Peut-être le poème n’est-il pas ce pastiche, cette parodie,
cet hommage à Robert Frost qu’il prétend être. John Shade fait référence à
l’influence de Frost sur lui, mais on n’est pas obligé de prendre son auto dénigrement
à la lettre. En fait, je dois admettre que Frost m’a toujours laissé froid pour
ainsi dire. Et quand je me suis demandé quel autre poète américain du dernier
siècle a fait quelque chose de semblable au génie désinvolte de «Feu pâle», le
seul qui m’est venu à l’esprit était Hart Crane dans White Buildings.
Une fois
que je me suis rendu compte que le poème n’était peut-être pas une version
soigneusement amoindrie des talents de Nabokov, mais Nabokov en train d’écrire
à son sommet dans une forme unique et démodée (des couplets héroïques comme Alexandre
Pope a employés au XVIIIe siècle), j’ai commencé à écrire des articles qui
proposaient cette vision révisionniste du poème. Un de ces articles a été remarqué
par Dmitri Nabokov, dont c’était la compréhension
aussi: son père avait bien l’intention que son poème soit pris au sérieux.
Evidemment,
la question de l’intention est compliquée. A l’Université Yale, William K. Wimsatt a dénoncé «l’illusion
de l’intention», la vaine tentative pour comprendre l’esprit du poète et
arriver au cœur de ses écrits. Je suis plutôt d’accord avec l’argument qui
consiste à dire qu’essayer de comprendre les intentions du poète plutôt que l’intention
du poème est inutile. Nabokov lui-même était comme un sphinx au sujet de la
réception du poème, et quand on le lit de près, on aperçoit dans le poème le feu
pâle de ses préoccupations à la fois premières et tardives.
C’est un
mélange de méditations sur la vie, la mort, l’art et l’après-mort, l’art comme après-mort, mais aussi sur la
douleur après la mort de la fille du poète fictionnel. Et tous les plaisirs complexes
du poème suggèrent qu’il mérite d’être revolé au voleur Kinbote et reconsidéré
comme une œuvre de Nabokov qui s’est cachée comme une poupée russe à
l’intérieur du roman.
Le poème enfin libéré
C’est la
position prise par Mo Cohen dans sa nouvelle édition, dessinée par l’artiste et
illustratrice Jean Holabird. Que le poème mérite d’être lu comme un texte
autonome, solus
rex pour employer une phrase nabokovienne. Indépendant. Autorisé à porter
le sens réellement voulu par l’auteur. Et c’est ça la nouveauté, cette nouvelle
incarnation du poème «Feu pâle» que Mo m’a envoyée. «Feu pâle» libéré de ses chaînes, ou si vous préférez, libéré
de la toile soigneusement tissée autour de lui par Feu pâle. «Feu pâle» enfin libéré pour être un poème autonome.
Un chercheur
m’a raconté que lorsque Nabokov écrivait de la poésie en russe, le critique
exilé le plus reconnu de l’époque n’arrêtait pas de massacrer son œuvre. Jusqu’à
ce qu’il publia quelques nouveaux poèmes sous un pseudonyme et le même critique
lui troussa de très généreux éloges.
Peut-être qu’en adoptant le masque de «John Shade» et en enchâssant le
poème dans un roman et en l’entourant d’une clôture d’annotations émanant d’un
fou, Nabokov essayait de faire quelque chose de similaire. John Shade était son
guignol! C’est en tous cas une façon de le voir. Mais si c’était ça son
objectif, il était peut-être trop malin. Le roman, ou plutôt les annotations du
voleur délirant, sont devenues la perspective par laquelle le poème est lu. Beaucoup de littérateurs autrement
perspicaces n’ont jamais considéré le poème pour ces propres termes ; ses
qualités intrinsèques n’étaient pas prises au sérieux. Or la folie des
annotations d’un autre ne devrait pas nuire à son jugement en tant qu’œuvre
d’art.
Il est maintenant
probable que l’objet que Mo Cohen m’a envoyé va relancer ce débat. Sauf que
cette fois, je pense que ceux d’entre nous qui veulent libérer «Feu pâle»
allons peut-être avoir l’avantage, parce que l’objet a l’accord non seulement
de Dmitri Nabokov, le parrain, mais aussi celui de Brian Boyd, son consigliere,
le biographe mondialement le plus respecté de Nabokov. Boyd a contribué au
projet (pour lequel il est l’éditeur en chef) par une longue explication de
texte et, ce faisant, il va faire autorité (ou être sujet des notes en bas de
page) parmi ceux qui suivent les idées de Boyd vis-à-vis de «Feu pâle».
Brian
Boyd a d’abord choqué beaucoup de lecteurs en adoptant la position d’Andrew
Field selon laquelle le poète John Shade, l’auteur de «Feu pâle», était aussi
l’auteur (fictionnel) du roman Feu pâle. Cette
idée que Shade avait créé son propre commentateur fou avec le personnage de
Kinbote, qui n’existait que dans l’imagination de Shade, avait à un moment
tellement de partisans qu’ils avaient leur propre nom: les «Shadéens». (Personnellement,
je suis toujours convaincu par l’argument que Mary McCarthy a soutenu dans sa
critique originale et brillante de Feu
pâle –A Bolt From the Blue dans
une édition datant de 1962 du magazine New Republic– et
selon laquelle un personnage assez mineur, un collègue de Shade de la faculté,
du nom de V. Botkin, est le «vrai» Kinbote).
Puis, il
y a une dizaine d’années, Brian Boyd a fait tourner des têtes, dont la mienne,
en écrivant tout un livre sur l’auteur du poème «Feu pâle»,
expliquant que ce n’était pas John
Shade mais plutôt le fantôme de sa fille morte, Hazel, dont la mort constitue
le cœur douloureux du poème.
Qui est l'auteur?
Maintenant,
dans ce qui semble être un nouveau retournement,
Boyd –dans l’essai de 30 pages qui accompagne l’édition de Mo Cohen– abandonne
complètement sa théorie faisant de l’esprit de Hazel Shade l’auteur du poème (de
tels changements de points de vue sont endémiques chez les chercheurs nabokoviens
à l’esprit ouvert). Et s’il ne nomme pas un autre auteur, il soutient que le
poème peut être lu pour ses propres mérites et rend clair qu’il pense que
Nabokov voulait qu’on croit que Shade, et non pas sa fille morte, a écrit le
poème. Ou plutôt que Nabokov a écrit le poème et que c’est le moment de le lui
rendre.
De toute
manière, bien sûr, c’est Nabokov qui l’a écrit, et la question de savoir
pourquoi et d’après qui il a modelé Shade est le sujet d’un essai également
controversé qui accompagne l’édition, par le poète et professeur de poésie R.S.
Gwynn.
Il y a
ceux qui, en réponse à cette édition autonome, vont objecter l’argument évident
selon lequel on ne peut pas ignorer que le poème fut d’abord ancré dans un
roman, attribué à un de ses personnages, sans compter tous ses thèmes et ses
attaches audit roman, qui interdisent de considérer le poème isolément. Mais
pourquoi pas?
Peut-être
Nabokov voyait-il «Feu pâle» et Feu pâle comme
à la fois séparables et inséparables.
Peut-être a-t-il d’abord écrit le poème, avec l’intention qu’il soit
pris pour ce qu’il est, et puis seulement après
il a eu l’idée de créer un roman
autour de lui pour faire place à un de ses meilleurs personnages, Kinbote.
C’est la
thèse implicite, la raison d’être de l’objet sacré qui est arrivé chez moi pas
longtemps après ma discussion avec Mo Cohen. Au début, j’étais censé avoir la
permission de le garder une semaine avant de le rendre, mais, après une suite
d’erreurs, que je vais décrire tout à l’heure, j’ai pu garder la maquette de
l’édition à paraître chez Gingko Press de «Feu pâle», qui présente le poème
comme une sorte de boîte magique à l’intérieur d’une boîte. Les exemplaires
pour les services de presse ne seront pas disponibles avant quelques mois, mais
je veux donner un premier aperçu de ce que vont être selon moi les controverses
intellectuelles importantes. (N’avais-je pas raison quand je disais que le livre de Paul Berman allait
déclencher une bagarre?)
Alors
permettez-moi de décrire l’objet. Dessiné comme un cabinet de curiosités, il
ressemble d’abord à un grand livre, sur la couverture –couleur de cendres– duquel
on trouve, écrit à l’encre couleur corbeau, les mots suivants:
PALE FIRE
A
poem in four Cantos by John Shade
(FEU
PALE; un poème en quatre cantiques par John Shade)
La boîte
s’ouvre comme un cabinet de curiosités à trois panneaux, révélant une sorte de
reposoir qui contient un livre finement imprimé, relié (illustré par une image
d’un jaseur par Jean Holabird), et qui reproduit dans une typographie contemporaine
le poème de 999 vers «Feu pâle». Sortez le livret, et vous trouvez dessous un
nid de cartes bristol, qui contiennent la version «originale» du poème, comme
John Shade l’aurait laissé, c’est-à-dire exactement comme Charles Kinbote
l’aurait volé.
L’ingéniosité
et la complexité de l’architecture d’une «boîte dans une boîte» donne forme,
comme ils disent, à l’ingéniosité et à la complexité de la construction en poupée
russe du roman et du poème. C’est certainement l’intention de Mo Cohen. Quand sa
vieille amie Jean Holabird lui a fait relire Feu pâle, il m’a dit par email:
«Après avoir lu le poème quelques fois,
j’ai pensé, “whaou, en garde, John Ashbery”. Où en serait-on aujourd’hui si “Feu
pâle” était le standard qu’évoquaient les poètes. Nous voulons ce livre dans le
rayon Poésie, pour que le monde l’y découvre.»
Nous voulons ce livre dans le rayon
Poésie. Il veut que les autres livres
classés dedans essaient d’être à son niveau. L’excellence de «Feu pâle» peut
vous rendre fanatique. Je le sais. Je le suis.
Il est
intéressant que ce projet artistique ait ses origines chez Fanelli’s, un bar
original bien connu à Soho, où Jean Holabird était barman et a fait la
connaissance de Mo dans les années 1970 quand il jouait au stick-ball dans un
terrain vide à proximité.
Je lui
ai demandé ce qui l’a décidée à accepter le projet de faire d’un poème un objet
singulier, et elle a répondu par email:
«Je suis une artiste visuelle qui adore les
mots. J’ai vécu avec un poète (Tony Towle) pendant 16 ans et nous avons souvent
collaboré –son texte, mes images; après notre rupture, j’avais toujours
l’intention d’employer les mots des autres. (Je travaille depuis des années sur
“Un Proust botanique” et “Un Jane Austen botanique et médicinal” –juste pour
m’amuser.) (Et je me rends compte en parlant de ça maintenant que les
manifestations illustratives sont une façon de «posséder» les mots que j’aime.)
… Il y a quelques années (1998, selon l’inscription) on m’a donné la belle
édition de Everyman’s Library de Feu pâle, et je l’ai relu plus d’une fois. Comme je m’intéressais déjà à chercher des références
botaniques qui pourraient être traduites en aquarelle, j’ai remarqué tout de
suite la quantité et la fréquence thématique des images naturelles dans le
poème, et aussi que le poème EST le livre… Lors d’une relecture je suis
retournée à l’avant-propos et j’ai vu une opportunité graphique unique dans la
description très précise du procédé de Shade. A quoi cela ressemblerait-il?»
Qui peut
déplorer son désir de posséder «Feu pâle»?
Je ne
veux pas négliger les deux essais dans le livre appelé Pale Fire Reflections (Des réflexions sur Feu pâle) qui ont été inclus avec les deux textes du poème. C’est juste que je ne pouvais pas les
trouver au début. J’ai surtout été impressionné par le niveau d’érudition sur
la poésie américaine contemporaine dont fait montre Gwynn qui soutient l’argument
que, dans «Feu pâle», Nabokov voulait marquer sa désapprobation envers les
tendances ouvertement trop personnelles et triviales de la poésie américaine. Un
reproche à la croyance selon laquelle la poétique classique ne pouvait pas
saisir les sentiments profonds. Et c’est ainsi que Nabokov a modelé John Shade
sur le poète américain traditionaliste bien connu Yvor Winters, qui était
partisan d’une poésie classique.
J’aurais
pu ne pas lire ces textes, qui étaient si ingénument cachés dans une sorte de coffret
secret dans le reliquaire «Feu pâle». En effet, ils étaient tellement bien
cachés que j’ai envoyé un email à Mo pour dire que les essais auxquels il faisait
référence manquaient dans mon
exemplaire. Il m’a directement
envoyé un nouvel exemplaire par FedEx, mais pas avant que je n’aie découvert le
coffret secret dans l’original. Maintenant j’avais les deux. Et pour s’excuser,
il me disait que puisque ma première version était incomplète, je pouvais la garder,
plutôt que la rendre dans une semaine comme c’était prévu.
J’étais
embarrassé (jusqu’à aujourd’hui) de lui dire qu’ils étaient là. JE NE POUVAIS
PAS LE TROUVER. Mais je ne vais pas le rendre sans combattre. En fait, c’était
une métaphore du fait qu’il y a des coffres secrets dans toute l’œuvre nabokovienne et que nous continuons à en découvrir
tout au long de sa lecture. Et pas seulement dans Feu pâle, le poème et le roman.
Je pense
que l’édition de Gingko Press va provoquer une émotion importante, et surtout
permettre au public de partager les plaisirs du poème avec ou sans ses
annotations folles. Et puis nous pouvons passer à la prochaine controverse: le
poème est-il complet avec ses 999 vers ou incomplet –comme insiste son
commentateur fou– son dernier vers, et il insiste sur ce point, devant être une
répétition du premier vers: «I was the
shadow of the waxwing slain.» (C’était moi l’ombre du jaseur tué). Et ainsi
s’affirment la circularité parfaite et la symétrie et tout ça.
Je ne
suis pas forcément d’accord avec la vision conventionnelle qui accepte sans
objection la théorie de Kinbote. Mais c’est quelque chose à discuter entre nous,
les fans purs et durs.
En fin
de compte, il n’est pas absurde d’évoquer la plus grande controverse qui
sous-tend tout cela: le poème et le roman sont-ils finalement une affirmation
de la cohérence de l’univers ou une confirmation de son incohérence folle?
Ron Rosenbaum
Traduit par
Holly Pouquet
Photo: Une allumette / metku via Flickr License CC by
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire